« Curieuse époque en vérité que ce 20ème siècle qui déjà s’éloigne de nous, s’enfonçant dans le passé. Le temps y est devenu « relatif » , l’espace courbe, la lumière…granuleuse. L'incertitude est érigée en principe. On y a appris que l’Univers, infini mais borné, s’expend sans discontinuer…Bien daté, d’âge canonique, des photos de sa prime jeunesse nous parvinrent même, expédiées par un gros télescope qui tourne inlassablement dans le vide, quelques centaines de kilomètres plus haut. On marcha sur la lune bien sûr (et bien souvent sur la tête). Des puces en silicium furent élaborées qui nous assistent maintenant au quotidien, dotées de leur intelligence artificielle. La musique devint concrète et la peinture, oui la peinture : abstraite !

C’est-à-dire qu’elle ne représente rien !

Qui pourrait imaginer l’effarement d’un Vinci, Rembrandt, Ingres ou Delacroix ressuscité, contemplant sur les murs de nos Musées d’Art Moderne les œuvres non figuratives d’un Pollock, Miro, Kandinsky, Kline, Matthieu, Soulages, Hartung, etc.?

L’humble scientifique et peintre non figuratif que je suis vit le jour en janvier 1944, au beau milieu de ce siècle paradoxal. Elève incertain, poursuivant sans conviction des études universitaires quelque peu rébarbatives, je trouvais rapidement plus de satisfaction à jeter de la peinture sur une toile qu’à ingurgiter ces belles théories mathématiques qu’il fallait faire semblant d’avoir compris pour assurer l’indispensable moyenne au prochain partiel... Pour moi, depuis cette époque, l’animal le plus bête de la création, c’est certainement l’éponge !

Bref, cette phase de gavage était sans doute nécessaire pour devenir enfin « Ingénieur de Recherche », « Docteur ès Sciences »  (mais oui !) spécialisé dans l’étude des « plasmas » ou  « milieux ionisés » (ceux des téléviseurs, de la foudre, des étoiles ou des tubes fluorescents) et continuer de réaliser quelques toiles abstraites pour décorer vos intérieurs...

Il est vrai que les liens sont étroits entre recherche scientifique et peinture abstraite. Aussi étrange que cela puisse paraître, si l’on fait n’importe quoi, cela ne marche ni dans un cas ni dans l’autre… Pourtant, l’instinct, l’improvisation, l’incertitude quant au résultat, ne constituent-ils pas les ingrédients de base communs aux deux démarches? Le secret réside peut-être dans l’once de recul nécessaire pour doser – quelque part dans l'inconscient – la part de hasard qui doit prévaloir dans un processus de création.

Quoi qu’il en soit, j’aime cette peinture abstraite. Moyennant malgré tout un minimum de technicité et de rigueur, elle reste avant tout pour moi synonyme de liberté, loin des dogmes et des académismes. Et ma satisfaction est véritable – bien qu’extériorisée avec énormément de retenue – si d’aucuns éprouvent un peu de plaisir à agrémenter leurs pièces à vivre en accrochant quelques unes de mes toiles sur leurs murs dégarnis... »   

Serge Larigaldie

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